Catégorie : Violences Sexisme

16 JUIN 18 : INSULTES, AVANCES RÉPÉTÉES… SUR LES SITES DE RENCONTRE, LE HARCÈLEMENT DES FEMMES EST BANALISÉ

Au départ, ce n’était qu’une simple « blague » entre Alexandra Tweten et ses amies. A chaque fois qu’un homme se montrait trop insistant sur un site ou une application de rencontre, elles prenaient des captures d’écran, se les envoyaient entre elles et riaient un bon coup.

Un jour, l’Américaine de 30 ans, qui travaillait à l’époque pour un site de vente de tickets de concert en ligne, s’est retrouvée un peu noyée sous les envois de photos. Ce qu’elle pensait n’être qu’un phénomène épisodique était, finalement, « très commun », explique-t-elle au Monde. En octobre 2014, elle se décide à créer un compte Instagram dédié, « pour voir ». Trois ans et demi plus tard, le compte Bye Felipe dénombre plus de 420 000 abonnés et 623 publications. Un échantillon de propos déplacés, d’insultes, de photos d’organes sexuels, d’avances répétées : Alexandra Tweten dit en recevoir chaque jour une vingtaine venant de « partout dans le monde », et concernant « tous les sites ou applications existants », de Tinder à OkCupid, en passant par le féministe Bumble.

Comme cet homme qui, après avoir vanté le physique « à la Angelina Jolie » d’une femme, continue de la relancer à plusieurs mois d’intervalle malgré son absence de réponse et termine son monologue par un « je veux juste te baiser, tu n’as rien de spécial ». Ou cet autre qui, faute de réponse à la question « comment se passe ta journée ? », enchaîne avec « tu sais faire des gorges profondes ? » ; ou encore ce troisième, visiblement vexé, qui traite une femme de « grosse salope blanche », avant de lui lancer que « personne ne l’aimera jamais ».

Selon l’étude la plus récente et la plus précise, menée par le Pew Research Center en 2013, 42 % des femmes fréquentant des sites ou applications de rencontre ont déjà été contactées d’une manière qui les a fait se sentir « mal à l’aise ou harcelées ». Contre 17 % pour les utilisateurs masculins.

Le phénomène des « forceurs »

Les « pervers » ou encore les « forceurs », comme ils sont souvent désignés, sont l’objet de nombreux témoignages partagés sur les réseaux sociaux. Une utilisatrice du site Adopteunmec raconte, par exemple, sur le forum d’un magazine féminin en ligne :

« Ce n’est pas la première fois que je tombe sur des énergumènes qui en moins de deux, sans savoir qui tu es, dès le début d’une discussion, te demandent des trucs du genre comment je suis habillée, si je suis toute nue, si j’aime la sodomie ou si j’ai les nichons qui pointent. »

Une autre montre, capture d’écran à l’appui, comment un homme la relance à 24 heures d’intervalle, bien qu’elle lui ait signifié son désintérêt ; sur Twitter, un autre homme se vante d’avoir traité de « grosse pute » une femme qui ne lui répondait pas :

Parce qu’elle ne lui répond pas assez vite, un internaute traite une jeune femme de « grosse pute ».
Parce qu’elle ne lui répond pas assez vite, un internaute traite une jeune femme de « grosse pute ». CAPTURE D’ÉCRAN / TWITTER

En France, difficile d’évaluer précisément le phénomène. Les services de police disent ne pas être en mesure d’avancer des chiffres, car les faits de harcèlement en ligne ne sont pas catégorisés par types de site ou plate-forme. Les associations admettent également avoir des difficultés à quantifier le phénomène, sans pour autant le minimiser. Laure Salmona, cofondatrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement, détaille :

« Quelques victimes sont venues nous parler, mais c’est assez rare. Enfin… Disons plutôt que ce n’est pas un comportement qui va motiver les victimes à venir nous solliciter. C’est assez intégré par les victimes, banalisé, comme le harcèlement de rue. Les femmes qui font appel à nous sont celles qui ont été harcelées durant un long laps de temps, et avec une violence particulière. »

« Fais-moi au moins une pipe »

Si le harcèlement est vécu comme « banal » pour beaucoup de victimes, selon Laure Salmona, il l’est également du point de vue des harceleurs. Certains utilisateurs entendent rentabiliser leurs efforts, à plus forte raison lorsqu’ils payent pour le service de rencontre. Ils peuvent avoir « tendance à confondre le fait que les applis facilitent la rencontre avec le fait que les gens qui s’y inscrivent soient “faciles” », estime aussi Catherine Lejealle, sociologue spécialiste du numérique et enseignante-chercheure à l’ISC Paris. Avant de préciser : « Lors de rendez-vous après une prise de contact sur une appli, nombre de femmes réticentes se voient opposer un “fais-moi au moins une pipe” ».

Pour la sociologue, « les comportements et les attentes diffèrent entre les applis de rencontre récentes comme Tinder ou Happn et les sites de rencontre d’il y a une dizaine d’années comme Meetic. Ces derniers demandaient un effort de création de compte, une démarche de sélection et de tri. Aujourd’hui, on est dans l’immédiateté, on accepte beaucoup plus de sollicitations. Statistiquement, les comportements abusifs peuvent augmenter. »

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Selon Laure Salmona, l’idée de permissivité serait d’autant plus intégrée sur des sites « plus libertins », ou réputés pour favoriser des rencontres sexuelles. Dès les premiers messages, les utilisateurs n’hésitent pas, par exemple, à envoyer des photos dénudées. Or, l’envoi de photos de parties intimes sans consentement peut pénalement relever de l’exhibitionnisme.

« Tindstagramming »

Il arrive que le harcèlement ne se limite pas à l’application ou au site, mais déborde sur d’autres messageries, à tel point que des noms émergent pour ces pratiques. Le « tindstagramming », par exemple, désigne le fait de venir espionner (« stalker ») ou harceler une personne rencontrée sur Tinder, directement sur son compte Instagram. Un procédé facilité par le fait que Tinder propose à ses utilisateurs de relier leur compte Instagram à leur profil. En un clic, il est possible de consulter – et de commenter – le compte Instagram d’une personne que l’on n’a pas « matchée », ou qui ne répond plus.

Laure Salmona a, quant à elle, reçu plusieurs fois des messages privés venant d’inconnus sur son compte Facebook. Des hommes avec qui elle n’avait jamais parlé mais qui l’avaient simplement retrouvée grâce à un vieux compte Tinder qu’elle avait oublié de supprimer.

Dans son cas comme dans d’autres, certains utilisent la recherche inversée sur Google Images pour retrouver des femmes ; si la même photo a été utilisée comme photo de profil sur Facebook, le compte apparaît dans les résultats de recherche. Outre les réseaux sociaux, de nombreuses femmes témoignent aussi avoir été suivies jusque chez elles ou contactées sur leur lieu de travail, voire menacées physiquement, qu’elles aient ou non déjà rencontré leur harceleur.

« Identifier les hommes sérieux »

Interrogées, les plates-formes se veulent pour autant rassurantes. Jean Meyer, le fondateur de Once (qui revendique six millions d’utilisateurs contre cinquante millions pour son concurrent Tinder), fait savoir au Monde que le harcèlement « n’est pas un problème » dans son appli. Il estime qu’il n’y a « pas eu tant de cas que ça », avant de rectifier : « non, il n’y en a pas eu. » En février, il annonçait dans les colonnes du Parisien la mise en place d’un système de notation des inscrits – où seules les femmes peuvent évaluer les hommes – et destiné, entre autres, à lutter contre les comportements « abjects ». Il tient aujourd’hui un discours différent, assurant l’avoir fait « surtout pour pouvoir repérer les hommes qui ne ressemblaient pas à leur photo », et pour « rassurer les femmes ».

Les autres sites ou applications, qui n’ont pas souhaité donner de chiffres, assurent que les cas de signalements pour ce motif sont « rares ». « Mais tout de même suffisamment importants pour qu’on ait mis en place une équipe dédiée [de 25 personnes] », explique Sophie Ak Gazeau, vice-présidente des marchés européens pour Meetic. Selon nos informations, les applications de taille moyenne (moins de dix millions d’utilisateurs) recevraient chaque année entre 200 et 300 signalements pour harcèlement.

En plus de cette équipe de modération, Meetic a instauré dès l’été dernier « un système de badge pour identifier les hommes sérieux, les “gentlemen” ». Les femmes peuvent désormais indiquer si un internaute s’est montré respectueux et cordial. Sur Tinder, rien de plus qu’un simple bouton de signalement ; l’équipe dirigeante assure appliquer « une politique de tolérance zéro » envers les harceleurs dénoncés par les utilisateurs. Sans grand effet visiblement.

#LIDUP  a lu pour vous

SOURCE LE MONDE | • Mis à jour le | Par Pauline Croquet et Perrine Signoret

8 Mai 18 #VIOLENCES SEXUELLES AU TRAVAIL : CONDAMNATION D’UNE ENTREPRISE DE NETTOYAGE PAR LA COUR D’APPEL DE PARIS LE 3 MAI 2018

Accuser l’AVFT d’avoir « monté ce dossier de toutes pièces » était l’un des axes de défense de l’avocat de l’employeur de Mme B. lors de l’audience de la Cour d’appel de Paris du 7 décembre 2017.

Lorsque les arguments manquent pour obtenir qu’un employeur échappe à une condamnation, c’est généralement l’AVFT qui est diabolisée, ici accusée d’avoir instrumentalisé une victime à des fins militantes voire pécuniaires. Nous avons l’habitude. L’avantage, c’est que nous servons de paratonnerre aux victimes qui échappent ainsi au moins partiellement aux foudres de leur ancien employeur.

Mais en pointant le rôle de l’AVFT dans le simple fait, pour Mme B., de voir sa cause entendue par une Cour d’appel, et avec un dossier solide, l’avocat ne croyait sans doute pas si bien dire.

Sans le recours à l’AVFT, Mme B., agente d’entretien salariée de NG PRO MULTISERVICES – entreprise dont nous n’avons pas fini de parler – n’aurait rien obtenu. Il n’y aurait pas eu le moindre commencement de procédure. Ce « dossier » est un bon exemple, parmi tant d’autres, de ce que la lutte contre les violences sexuelles au travail ne peut se limiter à l’animation d’une « ligne téléphonique », aussi importante soit-elle. Les obstacles qui se dressent sur le parcours des victimes sont tels qu’ils ne peuvent être surmontés par des conseils téléphoniques. Il faut être « là », faire les bons diagnostics, avoir des idées, une expérience, ne rien lâcher, doubler l’expertise d’un engagement militant. Et beaucoup, beaucoup travailler. Sans cela, cette lutte est condamnée à conserver le statut de promesse politique.

Mme B. a saisi l’AVFT il y a… huit ans, sur les conseils du Relais Femmes de Gennevilliers, qui lui a apporté un soutien déterminant. Mme B. était régulièrement victime de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles commis par son employeur. Son travail, son CDI, lui étaient indispensables. Ils étaient la condition à l’obtention d’un nouveau logement, pour pouvoir quitter une chambre louée par un marchand de sommeil dont la peinture au plomb avait déjà rendu sa fille malade. Mais les violences avaient fini par avoir raison de sa santé. Son médecin l’avait arrêtée, elle avait porté plainte mais depuis sa plainte rien n’avait bougé. Elle était complètement perdue mais avait envie de se battre.

De rendez-vous en rendez-vous, nous avons patiemment reconstitué la chronologie des violences, écrit à son employeur pour le rappeler à ses responsabilités, organisé l’inévitable rupture du contrat de travail en préservant la possibilité que Mme B. fasse valoir ses droits devant le Conseil de prud’hommes et, semaine après semaine, avons récupéré auprès des témoins – ex-salarié.es et personnes extérieures à l’entreprise – leurs témoignages écrits en bonne et due forme, les certificats médicaux auprès des médecins… l’intégralité des pièces versées au dossier formant le faisceau d’indices concordants sur lequel la condamnation de l’employeur est fondée.

Qui aurait réalisé ces démarches si ce n’est l’AVFT ? Aucune d’entre elle n’est couverte par l’aide juridictionnelle, à laquelle Mme B. était éligible. Par ailleurs, les avocat.es français.es ont l’interdiction déontologique de contacter les témoins potentiels.

La police ? Le dossier pénal dont nous avons obtenu la copie a révélé une enquête quasi- « blanche », c’est-à-dire sans aucun acte d’enquête pertinent, sans qu’aucun des témoins susceptibles de concourir à la manifestation de la vérité, ceux que l’AVFT a contactés, n’ait été entendu. Sans même que le mis en cause n’ait été entendu ! Il ne s’est pas présenté à la convocation des services de police, qui n’ont pas cherché à l’y contraindre. Voilà pourquoi certaines plaintes sont classées sans suite.

L’inspection du travail ? Que des moyens lui soit donnée et qu’elle soit spécifiquement formée et on en reparlera…

Le 3 mai 2018, c’est bien la ténacité de Mme B, assistée par l’excellente Me Maude Beckers, et le travail de constitution du dossier réalisé par l’AVFT, représentée par Marilyn Baldeck(1), qui ont permis à la Cour d’appel de Paris de trancher :

« Mais considérant que les faits d’agressions sexuelles et de harcèlement sexuel commis par l’employeur M. M sur Mme B sont établis; qu’il ressort en effet de la déclaration très circonstanciée de Mme B à l’appui de sa plainte le 4 mars 2010 aux services de police, confirmée par les attestations tout aussi circonstanciées de Mme M, intervenante au relais des Femmes de Gennevilliers, et de Mme H, voisine de Mme B, qu’avant même le 1er avertissement notifié à cette dernière le 3 décembre 2009 pour non respect d’horaires, M.M qui ramenait la salariée chez elle, a, fin octobre 2009, détourné son chemin vers une forêt pour s’arrêter sur un parking éloigné de la route, a sorti son sexe en la saisissant par le cou et lui ordonnant de lui faire une fellation; qu’elle l’a alors menacé avec un tournevis ;

Que ces témoins, relatent de manière suffisamment crédible tant par la spontanéité de l’écriture que le détail des faits relatés et des conseils alors prodigués, les circonstances dans lesquelles Mme B leur a fait ses confidences;

Qu’il ressort aussi des déclarations précises de Mme B que fin janvier 2010, M.M a renouvelé ses tentatives d’agressions sexuelles sur cette dernière lui causant une douleur à l’épaule qui a donné lieu le 2 février à un arrêt de travail de 3 jours; que l’examen clinique ordonné par les services de la police a confirmé une ITT de 3 jours pour le retentissement fonctionnel occasionné par une gêne initiale à l’épaule droite;

Considérant que Mme B produit également des attestations de Mme M qui l’a hébergée et de deux collègues Mme D et M. B, témoins directs du harcèlement sexuel de M. M à l’encontre de Mme B : “ il lui téléphonait même quand elle ne travaillait pas pour lui proposer de sortir avec lui et d’aller à l’hôtel…”, “ M. M attendait toujours Mme B pour la ramener chez elle. Quand Mme B refusait, il l’a menaçait en lui disant qu’elle n’aurait plus de travail. J’ai vu, sur le chantier de Saint Maur Créteil , M. M mettre les mains aux fesses de Mme B en disant “ les marocaines elles ont des grosses fesses”, alors qu’elle était en train de nettoyer les toilettes …elle pleurait en lui demandant d’arrêter.” “ j’ai vu que le patron, tout en parlant a mis à plusieurs reprises sa main sur la cuisse de Mme B en la caressant…”, “ j’ai vu son état de santé se dégrader, un désastre. Elle était mal en point, je la voyais pleurer, trembler, s’enfermer chez elle…elle m’a raconté les attouchements sexuels de M. M, je lui ai conseillé de porter plainte”;

La Cour énonce ensuite la liste des éléments médicaux venant compléter le faisceau d’indices.

Pour la nullité du licenciement, l’employeur est condamné à indemniser le préjudice de Mme B, qui avait deux ans et demi d’ancienneté, à hauteur d’un an de salaire.

Pour le harcèlement sexuel, il est condamné à lui verser la somme de 8000 euros (ce qui correspond à la fourchette basse de ce que nous obtenons généralement).

La Cour acte l’investissement de l’AVFT en condamnant l’entreprise à indemniser l’association à hauteur de 3500 euros, pour son préjudice tant moral que matériel.

La société NG PRO MULTISERVICES est aussi condamnée à verser 1000 euros à l’AVFT au titre de l’article 700 du Code de procédure civile et 3000 euros à Me Beckers au titre de l’article 37 de la loi sur l’aide juridictionnelle(2).

Nous aurons l’occasion de recroiser cette entreprise et son gérant prochainement, aussi bien devant un conseil de prud’hommes que devant une juridiction répressive.

Une autre ex-salariée de l’entreprise a en effet saisi l’AVFT.

Marilyn Baldeck,
Déléguée générale

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